In the mood for love : entretien avec Wong Kar Wai lors de la sortie du DVD en 2001

En 2001, à l’occasion de la sortie du DVD « coffret prestige » de son septième long-métrage, le somptueux In the mood for love, le cinéaste hongkongais Wong Kar Wai est revenu sur le scénario de ce film, de cette extraordinaire histoire de couple(s) qui se déroule dans le Hong Kong des années 60…



In the mood for love : entretien avec Wong Kar Wai lors de la sortie du DVD en 2001
À Hong-Kong, en 1962, deux couples emménagent le même jour dans une petite pension. M. Chow (Tony Leung) et sa voisine de palier Mme Chan (Maggie Cheung) découvrent bientôt que leurs conjoints respectifs entretiennent une liaison.

Choqués par cette découverte, les époux trompés se rapprochent l’un de l’autre et essayent de comprendre. Mais au fil de leurs rencontres, M. Chow sent ses sentiments changer envers sa confidente…

Pour son septième film,Wong Kar-wai, l’un des cinéastes asiatiques les plus doués et inventifs de sa génération, réunit ses deux comédiens fétiches : Tony Leung et Maggie Cheung.

Acclamé par le public et l’ensemble de la presse lors de sa sortie en salle, In the Mood for Love est une oeuvre de maturité sensuelle et esthétique subtil mélange de sensualité, d’émotion et de séduction, servi par une musique envoûtante.

Extraits de l’entretien, réalisé à Cannes le 21 mai 2000 par Michel Ciment et Hubert Niogret, figurant dans les suppléments du DVD.

Wong Kar Wai, DR
Wong Kar Wai, DR
Pourquoi avez-vous décidé de situer In the Mood for Love en 1962 et 1966 ?
J’aime beaucoup cette période à Hong Kong, parce qu’elle a un caractère spécial. Les gens qui sont décrits dans le film, comme la vieille propriétaire, sont des cas particuliers. Ils sont venus de Chine en 1949 à Hong Kong quand les communistes ont pris le pouvoir. Ils vivent entre eux sans aucun contact avec la population locale cantonaise. Ils ont leur propre langage, leur propre nourriture, leurs propres cinémas (mandarins), leurs propres rituels.

Je voulais introduire ces détails dans le film, parce que je viens de ce milieu. Je voulais recréer cet environnement que j’ai connu enfant à Hong Kong. J’avais seulement cinq ans, mais je m’en souviens assez bien. Certains détails sont sans doute embellis dans mon film par rapport à la réalité, mais je crois que dans l’ensemble c’est juste.

L’histoire de ce couple se détériore à cause de la pression des éléments extérieurs. Vous ne voyez jamais d’interférences, la pression est légère, indirecte par rapport à des éléments lointains. Mais la conséquence est là : ils ne sont plus ensemble.
Je ne raconte pas une histoire à propos d’une liaison, mais une certaine attitude à un moment de l’histoire de Hong Kong, et comment les gens ressentent cela. Je pensais que l’histoire d’une liaison pouvait être très ennuyeuse, car il y a eu tellement de films sur le même thème. Il n’y a pas de gagnant dans une liaison. J’ai cherché un angle différent. Il me semblait plus intéressant de voir ce récit à travers le prisme d’une époque passée, et le rapport des personnages à leur histoire au fil des années. Ils gardent ce secret, et ce secret me semble le thème le plus intéressant du film.

Vous avez choisi de ne pas montrer l’autre couple, mais de le suggérer à travers les rôles qu’endossent Tony Leung pour le mari, et Maggie Cheung pour l’épouse. En fin de compte, les deux couples sont quand même représentés.
Je détestais l’idée de montrer le mari et son épouse, ce qui aurait été très ennuyeux. J’aurais eu à commenter : qui a raison, qui a tort ? Ce n’était pas le motif de l’histoire. Je préférais avoir ces deux acteurs qui naviguent entre les deux aspects d’une liaison.

Cela a été une grande discussion entre Maggie Cheung,Tony Leung et moi : comment allaient-ils incarner l’autre moitié ? Ils avaient une excuse, en disant : comment cette liaison est-elle arrivée ? Ils n’avaient pas à prétendre qu’ils étaient mari et femme. Ils essayaient d’interpréter d’autres personnes, mais je leur disais de jouer comme ils étaient eux-mêmes. Cela ajoutait un élément supplémentaire au film. Peut-être y a-t-il un aspect plus sombre chez Maggie Cheung ou Tony Leung et ils ont besoin d’une excuse pour le libérer. En fait ce ne sont pas seulement des portraits d’un mari et d’une épouse. Ils essayent peut-être de se montrer eux-mêmes.

Vous exprimez le passage du temps à travers les changements de costumes et d’accessoires, notamment pour Maggie Cheung. Comment avez-vous développé cette idée ?
Je voulais exprimer le changement à travers ce qui ne changeait pas. Le film essaie de répéter beaucoup de choses. La musique se répète. Certains espaces aussi : le bureau, le couloir, sont toujours les mêmes. Le changement s’exprime à travers des choses mineures comme les vêtements, alors que la relation entre les deux est en train d’évoluer. Malheureusement pour des spectateurs européens il y a des choses qui ne sont pas perceptibles, comme la cuisine. La cuisine shanghaïaise évolue suivant les saisons de manière très précise. La nourriture vous dit si c’est mars, mai ou juin. On demande à Maggie de rester à dîner pour manger le Won Ton, qui ne se mange qu’avec certains légumes, qui n’existent qu’en juin et juillet. Donc nous savons précisément que nous sommes en juin ou juillet 1962.

La bande musicale du film comporte des musiques américaines –Nat King Cole– , sud-américaines, qui sont une référence à l’Argentine et Happy Together et il y a aussi une musique originale…
Pour moi la musique latine est une référence temporelle. Dans les années 60 la musique latine était très populaire à Hong Kong. La plupart des musiciens venaient des Philippines où l’influence hispanique était très forte. Quand, enfant, j’allais au restaurant avec ma famille, j’entendais de la musique partout. Je voulais retrouver cela dans le film. La musique donne le tempo du film et aussi le ton. La musique originale finale est un poème en lui-même. Le thème de la valse que nous avons utilisé tout le long n’est pas original : c’est un thème d’un film de Seijun Suzuki. Le compositeur m’a donné la musique avant que je ne commence à tourner et c’est devenu ma référence. Je savais que le film devait être comme une valse : deux personnes qui dansent ensemble lentement… Finalement, je lui ai demandé si je pouvais utiliser cette musique.

Wong Kar Wai : à propos du DVD

In the mood for love : entretien avec Wong Kar Wai lors de la sortie du DVD en 2001
Comment avez-vous abordé l’édition DVD de In the Mood for Love ?
J’aime le principe du DVD et tous les suppléments qu’il peut offrir au spectateur curieux. D’un autre côté, le film est une œuvre finie, sur laquelle je ne veux pas revenir. Ce qui me plaisait dans la conception de ce DVD, c’est qu’il serait constitué de deux disques distincts. Le premier est consacré au film : à part quelques considérations écrites sur la musique, rien ne vient en briser l’harmonie et le mystère. Plutôt que d’y superposer un commentaire, les concepteurs ont préféré réunir dans un second disque un certain nombre de documents qui éclairent la genèse du film et sa vie propre. Dès lors, n’étant pour ainsi dire pas limités par la place, il nous était possible de révéler quantité de secrets de fabrication, que ce soit dans les reportages sur le tournage ou sur les robes et coiffures, dans mes réponses à des journalistes, dans les innombrables essais d’affiches et les différentes versions de bandes-annonces, ou bien sûr dans les scènes inédites que j’ai spécialement montées pour ce DVD.

Les premières scènes inédites sont regroupées sous le titre « Le mystère de la chambre 2046 » : y découvre-t-on les fameuses scènes d’amour ?
Il y eut beaucoup de rumeurs sur ce film ; l’une d’elle voudrait qu’un premier montage comprenait des scènes de sexe entre Maggie et Tony. Ce n’est pas vrai : une première étape du travail de montage, un bout-à-bout de trois heures, comprenait bien une telle scène, ainsi qu’une plus longue partie à Singapour et un prolongement de l’histoire jusqu’au début des années 70. Mais pour pouvoir intégrer tout cela au film, il nous fallait encore tourner d’autres scènes et nous ne pouvions nous le permettre. Surtout, je n’aime pas les films de trois heures ! J’ai toujours pensé, sans savoir pourquoi, que les films ne devraient pas excéder 90 minutes. Nous avons donc plutôt coupé –et c’est devenu In the Mood for Love. Quant à la scène d’amour, je l’ai écartée du film parce que je pense qu’on n’en a pas besoin. D’ailleurs, vous verrez sous quelle forme je la livre dans les suppléments du DVD…

Pouvez-vous nous en dire davantage sur les scènes intitulées « Les années 70 » ?
C’était avant de concevoir la fin se déroulant à Angkor Vat : après l’épisode de Singapour, il y avait quelques scènes racontant leur rencontre à Hong Kong, quelques années après. Beaucoup de choses ont changé, même leur apparence est différente : Mme Chan ne porte plus de robes chinoises parce qu’elles sont passées de mode, elle s’habille à l’occidentale ; M. Chow arbore une moustache et porte des pantalons « pattes d’éléphant ». Il est accompagné d’une femme. C’est une chanteuse qu’il a rencontrée à Singapour. Ce dont j’étais sûr, c’est qu’ils ne finiraient pas ensemble : même s’ils se rencontrent après toutes ces années, ils savent très bien que le temps a passé et que les choses ne vont pas recommencer.

Vous dévoilez également une autre fin à Angkor Vat, différente et plus longue que celle du film.
C’était une autre tentative, dans le même esprit que la rencontre de 1972, de faire se croiser Mme Chan et M. Chow plusieurs années après, cette fois en 1966. Il y a là des confrères journalistes de Chow et un groupe de Japonaises auquel s’est jointe Mme Chan… Ils se rencontrent par hasard et leur dialogue est paisible, en apparence anodin, dans ce lieu éternel. Mais j’ai finalement préféré laisser Chow seul avec son secret.

In the mood for love : entretien avec Wong Kar Wai lors de la sortie du DVD en 2001

Vendredi 20 Août 2010
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