Les nuits rouges du bourreau de jade : quand deux Français tournent à Hong Kong

Les nuits rouges du bourreau de jade, long-métrage entièrement tourné par deux Français installés à Hong Kong sort dans les salles obscures le 27 avril prochain. A cette occasion, entretien avec les deux réalisateurs, Julien Carbon et Laurent Courtiaud ainsi qu’avec l’actrice Frédérique Bel.



Les nuits rouges du bourreau de Jade, © Crédit Photographique - Morgan Ommer
Les nuits rouges du bourreau de Jade, © Crédit Photographique - Morgan Ommer
L’histoire :
Hong Kong, de nos jours. Carrie est obsédée par les châtiments du Bourreau de Jade. Exécuteur du premier Empereur de Chine, il torturait ses victimes à l'aide de redoutables griffes et d'un poison provoquant un plaisir extatique mortel.

Avec la complicité de son amant, elle explore des perversions sadiques inouïes et rêve de redonner vie à la légende en mettant la main sur la potion maudite.

Surgit alors Catherine, une Française recherchée par Interpol et détentrice à son insu du précieux élixir, caché dans une antiquité qu'elle entend bien écouler.

Le destin les réunit par l’entremise de Sandrine, trafiquante d'art, tandis que l’objet brûlant suscite aussi la convoitise d’un mafieux taïwanais, Monsieur Ko...

Entretien avec Julien Carbon & Laurent Courtiaud. Mené par Leo Haddad

Les nuits rouges du bourreau de Jade, © Crédit Photographique - Morgan Ommer
Les nuits rouges du bourreau de Jade, © Crédit Photographique - Morgan Ommer
Vous travaillez à Hong Kong comme scénaristes depuis maintenant quinze ans. Il était naturel que votre première réalisation s’y déroule ?
Julien Carbon : Forcément. On y habite depuis tellement longtemps, on aime tellement la ville, la question ne se posait pas.
Laurent Courtiaud : Sans compter que les gens qu’on avait en tête pour composer notre équipe technique sont tous de Hong Kong. On était dans une économie de série B, on n’allait pas se mettre à voyager à travers le monde. On a écrit sur un endroit facile d’accès pour nous et que l’on connaît comme notre poche. Notre ville.

Cette proximité avec les lieux et les gens vous permet d’éviter l’écueil des petits Français qui font leur film de Hong Kong.
J.C. : On l’espère, en tout cas…
L.C. : En 1996, quand on est arrivés, on avait sans doute un peu ce fantasme-là, d’autant qu’on nous avait engagés pour ça : « on va débarquer, on va écrire nos propres films de Hong Kong ! ». Mais voilà, on a écrit, du film de sabre, du polar Hong Kong etc. et on est un peu sortis de tout ça, du système. Passés réalisateurs, il s’agissait d’utiliser la ville comme un élément moteur du récit, presque comme un personnage, plutôt que de reprendre les codes du cinéma local.

Sachant qu’une partie du casting est français, vous recherchiez une forme d’hybridation ?
J.C. : D’abord, il y avait la réalité de la coproduction avec la France qui implique que la moitié des dialogues soient en Français. Mais nous n’avions pas le grand dessein de faire rencontrer la France et Hong Kong. Non, on est partis d’un endroit qu’on avait repéré, un grand escalier dans les Mid-levels près de Central, un lieu très cinématographique qui évoque tout de suite Bava et le Giallo. On a imaginé des femmes qui couraient dans ces escaliers et on a commencé à écrire l’histoire à partir de là. Et au final, le lieu en question n’est même pas dans le film…

Mais l’imagerie est restée ?
L.C. : Oui. Dès le départ, on avait cette histoire de meurtres pervers, léchés esthétiquement, avec des belles femmes, la nuit et un esprit un peu serial tendant vers le fantastique ou l’onirisme, sans y tomber tout à fait.
J.C. : Et on savait qu’on écrivait pour Carrie, qu’on avait envie de lui tailler un personnage sur mesure.

C’est compliqué d’avoir dans un même film deux actrices, en l’occurrence Carrie Ng et Frédérique Bel, qui peuvent valablement penser qu’elles ont chacune le rôle principal ?
L.C. : Pas tant que ça parce que finalement, dans le film, elles se rencontrent assez peu. Ça aurait été plus difficile à gérer si elles avaient été tout le temps face à face. Là, on pouvait se concentrer tour à tour sur chacune d’elles à 100%. Il est vrai que le scénario était d’abord écrit autour du personnage de Carrie. Mais comme elle était aussi la « méchante » du film, on était un peu sur un fil. C’était très amusant de débuter le récit sur elle, puis, de la mettre un peu en retrait etc. pour voir de quel côté on finissait par basculer…
J.C. : On voulait aussi que la Française ait peur… Bien entendu, Carrie a compris ça d’emblée et elle a fait très peur à Frédérique et Carole. C’était un petit jeu entre elles, aussi, mais Carrie était tout le temps dans son personnage.

Vous parliez de Bava et du Giallo, du cinéma de Hong Kong… Vous vouliez mettre des balises cinéphiles, établir un champ de référence précis à destination du spectateur initié ?
J.C. : On voulait éviter ça par dessus tout. Bien entendu, on a des influences. Face à certaines questions soulevées par la contrainte économique, ce sont souvent des réalisateurs que tu aimes qui ont la réponse… Je pense à Yasuzo Masumura, par exemple, qui trouvait toujours des solutions magnifiques pour élaborer des plans très beaux et très composés avec un minimum de moyens. Un style qui se marie bien avec les contraintes techniques de la RED, une excellente caméra, mais qui ne permet pas de faire des mouvements rapides. Même les mouvements lents sont assez durs à régler… Alors oui, on parle du Giallo, parce que la structure du film s’en rapproche. Mais en même temps, on ne s’est jamais référé à tel ou tel film d’Argento, de Lado ou de qui que ce soit. Par ailleurs, dans l’équipe hong kongaise, personne ne connaît ces références. Ça nous permettait d’éviter le côté pastiche ou best of de nos scènes favorites.
L.C. : Nos références sont plus en amont, pas strictement cinématographiques, ce sont des intérêts et des passions de vie, d’ordre plus général. Alors peut-être que les mêmes causes produisent parfois les mêmes effets : filmer des filles en talons aiguilles qui courent sur des escaliers, bon, d’autres l’ont fait avant et ce sont souvent des réalisateurs qu’on aime bien ! Mais il ne s’agissait pas d’établir une filiation avec des mentors ni de « faire comme dans un film japonais ou italien ». Sans rien renier, on voulait surtout parler de jambes de filles et de Dry Martini.

Le film fonctionne comme une ouverture sur un univers fétichiste, érotique et sexuel qui vous est très personnel. Dès le début, une porte s’ouvre et un pied de femme entre dans le cadre en gros plan. C’est comme une déclaration d’intention et une invitation à vous suivre.
L.C. : C’était l’idée, oui. Présenter notre catalogue de fantasmes, de fétiches et de perversions, qui ne passe pas nécessairement par des citations cinéphiles. Essayons de passer ces objets de fétiche en revue. En commençant par les pieds des femmes, si vous le voulez bien.
J.C. : C’est le fétichisme le plus répandu dans le monde, je crois.
L.C. : Plus que les seins ?
J.C. : Juste après, sans doute… C’est en tout cas un moyen très efficace de sexualiser les scènes sans trop de nudité.
Il vaut mieux qu’ils soient petits, grands ?
J.C. : Ce n’est pas une question de taille.
L.C. : Ni de taille, ni de forme, non.
J.C. : Un pied de femme ressemble à la femme. Le pied d’une femme ressemble à ce qu’elle est. Si tu aimes une femme, tu aimes ses pieds, forcément.
L.C. : En Chine, il est très courant de se faire masser les pieds. En acupuncture, on dit toujours que le pied concentre un nombre incalculable de terminaisons nerveuses et que toucher le pied permet de toucher tout le corps. Le pied est donc une représentation de la femme dans son entier. Sans compter que tu peux varier les accessoires : pieds nus, chaussures, différentes chaussures, bottes, collants… C’est comme varier les tenues. Montrer une femme qui retire ses chaussures, c’est une façon métaphorique de montrer une femme qui se déshabille.

Les réalisateurs © Crédit Photographique - Morgan Ommer
Les réalisateurs © Crédit Photographique - Morgan Ommer
Qu’est ce qui est le mieux ? Avec chaussures ? Sans ? Le passage de l’un à l’autre ?
J.C. : Tout, avec, sans, le passage aussi est bien. Parce que quand on retire ses chaussures, on devient vulnérable. On a beaucoup insisté là-dessus, lors de la scène de la « pièce japonaise » par exemple. Catherine est sans défense dès qu’elle se déchausse. Et en même temps, on la pousse à regarder les chaussures de l’autre femme. C’est beau et cela devient un élément de scénario, un élément de reconnaissance du personnage. Mettre en valeur les pieds des femmes, c’est être au pied des femmes, donc les rendre plus belles. Et ça pour nous, c’était déterminant.

Second fétichisme honoré dans le film, les cocktails, l’alcool, avec cette formidable séquence où Carrie prépare un « Dry Martini » en même temps qu’elle torture une femme attachée…
J.C. : Aujourd’hui, il y a très peu d’alcool dans les films. Et quand il y en a, ce sont plutôt des films d’hygiénistes moralisateurs, sur les excès et les dangers de l’alcool, ou sur des types qui arrêtent de boire. Alors qu’autrefois, l’alcool faisait partie de la construction des grands personnages de genre qu’on aime bien, James Bond étant l’exemple le plus fameux. Là encore, ça nous est venu très naturellement. On aime les cocktails, on en fait, on peut dire que c’est quelque chose que l’on maîtrise très bien. Et puis, c’était amusant pour la scène de torture, de s’en servir comme d’un élément presque horrifique.
L.C. : Mais dans la séquence en question, cela aurait pu tout aussi bien être de la cuisine. Pour les plaisirs des sens, la clef est dans l’application d’une recette. C’est une chose que l’on retrouve dans le fait d’habiller ou de déshabiller, regarder une femme nue avec ou sans accessoires. Il y a la procédure de la recette et le plaisir des différents ingrédients. On aurait pu filmer une recette de cuisine, pour montrer la sensualité du toucher, des différentes textures etc. Mais le cocktail est plus direct et se prêtait mieux à la scène. D’autant que l’alcool pique…
J.C. : Et puis, il était très sensuel de voir Carrie préparer le Dry Martini. Si tu es un buveur régulier de cocktails, il y a un rapport particulier qui s’établit avec ton barman, parce qu’il y a l’idée qu’il est aussi là pour te détruire. Avec les barmaids, c’est encore autre chose. Le rapport devient très différent quand c’est une femme qui te dispense le poison. C’est un sentiment très doux.
L.C. : On sait que c’est mauvais pour la santé, mais on y va sciemment. Il y a un lien entre l’empoisonneuse et la
victime consentante.
J.C. : Et Carrie a très bien compris ça. Elle a pleinement conscience de ces choses-là. Par exemple, c’est elle qui a eu l’idée de sucer le « twist ». Elle avait compris que chaque geste était important. C’est une dévoreuse, on a envie de la voir faire ça.

Ce qui nous offre une bonne transition pour parler de la fascination pour la « femme asiatique ».
L.C. : Entendons nous bien, ce n’est pas non plus un fétichisme exclusif. La raison première tient au contexte : on vit en Asie, donc on en voit plus. Mais il y a une inclination particulière, c’est vrai. Il faudrait aller chercher loin dans nos souvenirs d’enfance et de jeunesse pour savoir comment on a pu développer ce type d’intérêt spécifique pour ces femmes ou pour leur représentation.
J.C. : C’est un sujet délicat à aborder. Parce que si tu vis avec une femme asiatique, il y a des chances qu’elle n’apprécie que très moyennement de penser qu’elle est un objet de fantasme à cause de sa couleur… Même dans tes relations avec les gens de Hong Kong, c’est un terrain glissant. Parce que l’on sait bien que tous les mecs expat’ deviennent fous avec les filles de Hong Kong. Là-bas, on appelle ça la fièvre jaune et franchement, nous n’avons aucune envie d’être assimilés à ces gens-là. C’est un sujet très intime et je ne sais pas si ça peut s’expliquer. Mais il est certain qu’on a aussi aimé le cinéma de Hong Kong pour ses actrices. On adore les acteurs, bien sûr, mais ce qui nous a frappés à l’époque de la Nouvelle vague, c’était toutes ces filles plus magnifiques les unes que les autres, à une époque où les actrices du cinéma français étaient sans doute moins mises en valeur.
L.C. : Adolescent, d’un seul coup, tu as Lin Ching-hsia dans Zu, Wong Hsu-hsien dans Histoires de fantômes chinois ou Maggie Cheung dans As Tears Go by, ça marque !
J.C. : Ceci dit, tant pour Laurent que pour moi, ça date d’avant le cinéma. Et toutes les femmes du film nous attirent, attention !
L.C. : Frédérique, c’est le fantasme de la blonde hitchcockienne, qu’on a découvert gamins à la télé, que ce soit Kim Novak ou Grace Kelly. La première fois que j’ai vu Vertigo, je ne sais plus quel âge j’avais, mais Kim Novak et son chignon, je ne m’en suis pas remis. Il avait tout compris, Alfred.
J.C. : Avec Bel, il y a en plus un côté version française, un côté bourgeoise et pute, en quelque sorte, BCBG mais avec sûrement des secrets assez sales bien cachés, tirée à quatre épingles mais qui a dû faire des choses peu recommandables…
L.C. : Un côté Belle de jour.

Et vous l’avez habillée en trench coat…
J.C. : Oui, dans son cas c’est lié à l’image de la femme française des années 60, il faudrait en parler à nos psys. Mais paradoxalement, c’est aussi un accessoire intemporel qui permet de mettre tout de suite le film hors du temps.
L.C. : S’il est suffisamment serré, ni trop long, ni trop court, l’imperméable crée du mystère, on ne sait pas ce qu’il y a dessous. Et puis cela participe à la création d’un personnage de genre, sa panoplie, les éléments iconiques qui le définissent. Quand on voyait le Syndicat du crime de John Woo, le personnage de Chow Yun-fat était défini par son imper, ses lunettes de soleil, les cure-dents qu’il mâchonnait. Sans parler du poncho d’Eastwood dans les films de Leone.

C’est l’un des liens possibles entre ces différents fétichismes : les accessoires.
J.C. : C’est vrai. D’ailleurs, en préparant le film, on a fait un court-métrage qui racontait comment Carrie récupérait ses griffes de bourreau !
L.C. : Elle avait déjà le manteau rouge et puis les Louboutin, les fameuses chaussures à semelles rouges.
J.C. : Du reste, on a toujours pensé ce film comme « un épisode des aventures de Carrie ». On verra bien s’il y en a effectivement d’autres ou pas. Mais, comme dans Sasori (la Femme scorpion), l’idée est de retrouver à chaque fois des éléments récurrents : les cocktails, une ou deux scènes de torture, le théâtre, la silhouette de la femme en rouge etc. C’est son univers, le petit monde de Carrie.

A propos d’accessoires, on voit dans le film du bondage sous diverses formes. Une très créative au début, avec le « lit de suffocation » et puis vers la fin, des liens de cordes plus conventionnels.
J.C. : Comme les chaussures, ce sont des manifestations sexuelles qui permettent, par exemple, de ne pas montrer une pauvre simulation de sexe saphique entre Carrie et Tulip, la Japonaise au début. En plus, c’est très graphique. Les gouttelettes de sueur sur le corps de la jeune Tulip sont effectivement assez graphiques.
J.C. : (rires) Oui, on a beaucoup insisté sur ce point, on a tenu à aller vaporiser nous mêmes, pour être sûrs que ce soit vraiment bien fait…
L.C. : Il faut ajouter cela à la liste des fétichismes. Le latex, une tenue serrée ou hermétique, crée une transpiration qu’il fallait réussir à représenter… Le bondage S.M, permet d’aller assez loin dans la représentation d’un rapport sexuel sans recours à la simulation de coït, souvent pitoyable.
J.C. : Voilà. Dans ces scènes-là, on fait un peu le tour des métaphores sexuelles. Je mets mes chaussures, je les enlève, j’ai les pieds nus, ensuite on se caresse à travers le latex, on met les griffes dedans etc. Il s’agit à chaque fois de faire quelque chose de beau et original qui fonctionne dans l’histoire avec des victimes immobiles, consentantes ou non mais en tout cas sans défense, qui se prêtent au jeu de leur maîtresse, de leur dominatrice, de leur amante. Le poison, les cordes et le lit de suffocation servent à cela.

Le lit est particulièrement impressionnant.
J.C. : Oui. Utilisé dans la pornographie S.M., c’est un outil assez quelconque, pas très beau. Nous, on en a construit un de plus de 800 kilos, tout en fer, qui fonctionne vraiment. On en a conçu les plans nous-mêmes, on tenait à cet effet de baldaquin qui descend sur le corps en vibrant…
L.C. : … ce qui lui donne son aspect imprimante, sérigraphie et son look Han Solo dans la carbonite –on ne va pas se défiler, hein, c’est bien là ! Il fallait que la victime soit comme un papillon. Carrie est une collectionneuse, elle met son trophée sous blister. Ça remonte sans doute à l’époque où l’on était collectionneurs de comic-books. On achetait les X-men pour les mettre sous plastique.
J.C. : Et maintenant, ce sont les femmes que l’on met sous plastique… Dans le contrat S.M., entre la soumise et la dominatrice, il y a une limite clairement stipulée. Mais dans l’acceptation du contrat, il y a aussi cette idée qu’on va forcément la dépasser, cette limite, juste un peu… En l’occurrence, dans le film, on la dépasse beaucoup. Mais je pense que cela se fait avec l’accord de la jeune fille. Selon moi, elle sait dès le début où les choses vont aller.

C’est ce qui est suggéré, en effet.
L.C. : Quand tu es masquée, tu te sens libérée. Tu es cachée, ça désinhibe complètement : nue sous le plastique, les formes sont complètement définies, mais, masquée et les yeux cachés, tu deviens anonyme. Comme un papillon épinglé. Papillon qui est mis en exergue du film, pris dans une lanterne…
J.C. : C’est notre petit hommage-clin d’oeil à Tsui Hark, le Maître. Son premier film s’appelait Butterfly Murders, le premier fanzine sur lequel on s’est rencontrés Laurent et moi s’appelait Butterfly Warriors.

L’opéra cantonais du « bourreau de Jade » joue un rôle très important dans le film. Existe-t-il vraiment ?
J.C. : Non, on l’a conçu spécialement pour le film. On en a écrit le livret nous-mêmes. Ensuite, la démarche de l’opéra cantonais est souvent d’utiliser des thèmes musicaux déjà existants que l’on réarrange et d’écrire un nouveau livret dessus. C’est ce que l’on a fait.
L.C. : Notre inspiration est venue plus précisément de Princesse Chang Ping, un classique du répertoire que John Woo a adapté au cinéma dans les années 70, une histoire d’amants impossible qui finissent par se suicider au poison. De même, notre couple maudit expérimente les plaisirs avec l’idée de finir par utiliser leur poison sur eux. Carrie et Patrick veulent faire l’expérience d’une espèce d’épiphanie, un orgasme absolu qui doit les mener à la mort. Il nous a paru intéressant de raconter le background de cette histoire à travers notre propre opéra, en utilisant des musiques traditionnelles, de vrais musiciens etc. Et les chorégraphies, l’arrangement, la transposition du livret, ont été faits par un grand maître d’opéra cantonais.
J.C. : Oui, c’est Law Kar-ying qui a tout supervisé. Et sur scène, hormis Stephen Wong/Patrick qui a suivi une formation intensive pour l’occasion, tous les autres acteurs sont des stars d’opéra cantonais, membres de la troupe qui se produit au Sun Beam Theater. C’était important pour nous, parce que c’est un art populaire en grande difficulté. Le Sun Beam est le dernier grand théâtre d’époque de Hong Kong. Récemment, il était même question qu’il soit détruit…

Le film a été présenté avec beaucoup de succès dans des festivals de genre ou à Toronto dans le cadre des «Midnight Madness». Vous avez le sentiment d’être mis dans la case du « renouveau du cinéma de genre français »?
J.C. : J’espère au moins que ce que l’on a fait est difficile à étiqueter. Je ne sais pas si on a quelque chose de commun avec les autres films de cette supposée « vague ». Mais il est tellement difficile de faire ce type de films que leurs réalisateurs font au moins preuve d’une grande passion qui nous inspire beaucoup de sympathie et de solidarité. Après, est-ce que l’on peut parler d’une tendance ou d’une mouvance, je n’en sais rien. On pense parfois qu’on se connaît tous alors que ce n’est pas vrai du tout. Chacun est très différent. Notre film est lié à notre expérience à Hong Kong, on n’est pas si nombreux à avoir fait ça.
L.C. : Ce qui est embêtant, c’est quand il y a une volonté restrictive de tout mettre dans le même panier. Il serait bon au contraire que la case soit de moins en moins réduite, de moins en moins étroite, et que le cinéma de genre français redevienne un univers vaste et foisonnant. Notre film s’inscrit dans cette démarche-là, en refusant toute définition restrictive du genre.b[

Entretien avec Frédérique Bel

Les nuits rouges du bourreau de Jade, Frédérique Bel © Crédit Photographique - Morgan Ommer
Les nuits rouges du bourreau de Jade, Frédérique Bel © Crédit Photographique - Morgan Ommer
Qu’est-ce qui vous a poussée à participer à cette aventure hongkongaise ?
A la lecture, j’ai assez vite compris que ça n’était pas un film didactique ou l’histoire standard d’un genre pré-calibré.

Là, il y a un mystère qui plane, des descriptions contemplatives à la Wong Kar-wai, des non-dits lynchiens, des destins contrariés, du sang, des Chinois, du fantastique et surtout : des belles femmes comme héroïnes principales ! Ah non, ce scénario ne sonnait définitivement pas Français !

Alors, le matin du casting, je me suis habillée rétro à la Mad Men, je me suis fait un beau chignon à la Wong Kar-wai, le trait d’eye liner… J’étais Catherine. J’avais la voix cassée ce jour-là… Je suis restée distante et énigmatique. Rien ne pouvait leur indiquer que j’eus été un jour une « actrice comique ». Sans préjugés, assez simplement, ils m’ont choisie car nous avions la même culture, la même passion pour les personnages charismatiques comme le Samouraï que joue Alain Delon dans le film de Melville, ou Catherine Deneuve, ou les grandes Blondes Hitchcockiennes…

J’ai aimé l’esprit ouvert des réalisateurs avec lesquels j’ai eu un vrai échange et une réelle écoute. Il faut dire que nous sommes tous les trois des fétichistes et je comprenais leur souci régulier du respect des codes esthétiques, leur sens du détail et leur perfectionnisme. Ils m’ont donné envie, car leur envie de faire ce film était tellement forte, virile, déterminée que c’était communicatif. Ils savaient précisément ce qu’ils voulaient !


C’est rassurant et finalement assez rare… Alors je me suis mise dans leurs rails… dans un abandon total très reposant pour l’âme. Julien m’a dit : « Tu verras, jamais tu ne seras aussi bien photographiée ! » Sur le coup, j’ai trouvé ça un peu excessif, surtout que sur le plateau, j’étudiais leurs lumières « bonbons » avec ces filtres bleus et roses dans les mêmes plans, je me disais, oula, c’est étrange, ça fait un peu boite de nuit kitch… non ? Et au visionnage, je me suis vraiment demandée pourquoi on ne m’avait jamais filmée comme ça auparavant… d’où vient la magie de cette lumière, ces images ?

Comment avez-vous construit ce personnage, très atypique dans votre carrière ?
Catherine se débarrasse de son amant/pygmalion qui l’a trahie… Elle se retrouve errant dans Hong Kong, essayant désespérément de vendre ce coffret de valeur, objet de toutes les convoitises… surtout de cette Chinoise SM tordue et suicidaire.

Mon personnage n’est pas une meurtrière, ni une femme forte à la base. C’est juste une nana intelligente qui avait trouvé une planque luxueuse dans un univers mafieux dont elle ignorait la violence. Carrie est forte… moi je suis juste perdue. Faisant confiance de façon crédule aux taïwanais, ce qui cause ma perte. Je sais manier les armes et je sais m’en servir sans état d’âme lorsque mes intérêts sont en jeu. Mais ma Catherine est un personnage désenchanté, en souffrance, devenue une meurtrière nihiliste pour survivre, si loin de chez elle, à jamais séparée de l’homme qu’elle aimait.


Qu’est-ce qui vous a surpris sur le tournage ?
C’était un vrai challenge pour moi de partir à Hong Kong deux mois et demi… et puis je me suis dit, allez hop, j’ai pas d’enfants, pas de chat, j’en profite pour sauter dans l’inconnu ! Je me suis retrouvée isolée, comme Catherine finalement… qu’avec des Chinois partout, qui ne parlent pas anglais. C’était très intense, les horaires, le rythme, les bols de riz toutes les 6 heures, le plan de travail hallucinant : Day/night/day. Pour faire court, je dirais qu’il y a autant de différences entre ce tournage chinois et un tournage français qu’entre Koh Lanta et le club Med.

Mais ma passion pour mon métier, mon envie de faire un chouette film, m’a donné des ailes… et finalement m’ont rendue encore plus détendue dans les films français que je fais ici ! Des réalisateurs chinois sont passés me voir sur le tournage, et j’ai reçu depuis des propositions pour repartir là-bas. C’est étrange, ils adorent mon profil… mon grand nez pointu ! Dingue, moi qui rêvais de me le faire raccourcir… Je pense que les mélanges cinématographiques franco-chinois ne font que commencer et qu’ils sont friands de nos acteurs, et surtout de nos actrices blondes !

Personnellement je suis assez fascinée par leur sens de l’esthétique et du symbolisme. Quand je regardais la télé là-bas, j’ai vu qu’ils ont un sens de la narration très différent, très métaphorique et imagé. Le film de Julien et Laurent a su jouer avec ces codes-là, avec le polar occidental et le fantastique asiatique.


Le cinéma de genre, une affaire de goût ?
J’aimerais continuer à faire des films fantastiques, car j’ai une passion pour la science-fiction : Philipe K Dick, Asimov (d’ailleurs mon personnage de « Dorothy Doll » que j’ai créé dans la « Minute Blonde » était un hommage direct à Barbarella) ! J’espère qu’en France, c’est un genre qui va s’étendre avec la nouvelle génération de réalisateurs qui monte avec lesquels je fais des courts-métrages, et dont j’ai pu découvrir l’excellent niveau dans les festivals de films fantastiques tels que Gérardmer ou Porto. C’est un genre qui souffre un peu de manque de crédit comparé aux comédies…

Mais comme j’aime les deux, je vais essayer de passer de l’un à l’autre, tout en continuant de faire de jolis films d’auteurs comme ceux de Mouret et de décoller tranquillement l’étiquette de mon premier personnage burlesque de Canal. J’aime le cinéma et avant tout ceux qui le font avec une vraie passion.


Lundi 25 Avril 2011
Lu 2778 fois


Hong Kong Pratique | Hong Kong : Les 10 Incontournables | Hong Kong : Hôtels | Hong Kong : Restos | Hong Kong : Culture | Hong Kong : côté shopping | Hong Kong : côté nuit | Hong Kong : news | Hong Kong : reportages | Lexique | Hong Kong : en bref


Inscription à la newsletter